Etude d'un tableau du XVIIe :
UN SAINT JEAN QUI POSE PROBLEMES

Article pour le journal québecquois "Le Démocrate" pour la rubrique art et culture du mois de novembre 2005.

Description : Un tableau du XVIIe espagnol comporte des erreurs ou des aberrations artistiques. Etude du cas en se servant de la tradition pour la représentation de St Jean évangéliste et ses attributs habituels.

texte en gris déjà cité dans le journal commun, si vous l'avez lu, passez directement au texte en noir.

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UN SAINT JEAN QUI POSE PROBLEMES

     Ce n'est ni une toile, ni du bois qui servent de support à cette oeuvre du XVIIe espagnol. L'auteur, inconnu, a peint son sujet sur du cuir qui fut, au début ou ultérieurement, gravé à chaud pour faire une décoration légèrement en relief sur le fond.

      Nous ne sommes plus au temps de Giotto qui inventait en Italie ce second plan de paysage que l'on ne connaissait pas encore dans la peinture médiévale du XIIIe s. Pourtant ici, le sujet religieux se veut "archaïque" et la représentation de la nature par l'herbe ou les arbres est volontairement naïve, simplifiée, chaque élément est traité à l'unité, le brin d'herbe est signifié comme le ferait un enfant, dans le style XIIIe ou XIVe siècle.
L'apôtre saint Jean, l'évangéliste, se reconnaît par différentes choses. La plus évidente se trouve en haut du tableau, de chaque côté du personnage. Le nom est écrit en espagnol. "S" pour saint, JVAN EBANG(e)L(i)STA (le "e" et le "i" ont été omis comme cela se faisait beaucoup au moyen-age mais aussi au XVIIe siècle, abréviations qui parfois demandent à être initié pour les connaître) pour Jean l'Evangéliste. Le "V" de Juan est marqué à la romaine pour remplacer le "u". Le "B" d'Ebangelista provient de la prononciation "b" pour le "v" espagnol, ce qui dénote une mauvaise connaissance de la langue et de sa transcription. Est-ce une écriture de l'époque comme on pouvait le faire en France pour le français aussi ? Une étude plus poussée pourrait éclaircir ce premier point linguistique.
Trois autres aspects ou attributs permettent de reconnaître saint Jean facilement.
Tout d'abord, son visage est celui d'un jeune homme. Or, parmi les apôtres, il est le seul représenté ainsi, sans barbe, d'après la tradition il serait mort vers l'an 100 de notre ère, il était donc alors assez jeune au temps du Christ vers l'an 30. Les orthodoxes préfèreront le voir dans sa vieillesse, lorsqu'il rédigeait son évangile et l'Apocalypse, en exil sur l'île de Patmos.
Deuxième attribut plus clair encore : l'aigle. La tradition donne à chaque évangéliste un symbole. St Matthieu : l'homme (ou l'ange), St Marc : le lion, St Luc : le taureau, St Jean : l'aigle. Dans cette représentation de St Jean, l'aigle se blottit contre le saint pour montrer qu'il y est associé.
Le problème ici est que cet aigle porte dans son bec un seau. Que viens donc faire cet objet ici, qui ne correspond à rien dans la tradition. On pourrait le rapprocher davantage du prophète Elie, nourrit au désert par un corbeau. En effet, cet aigle pourrait de même être un corbeau par son plumage noir. Faut-il y voir une comparaison entre St Jean et Elie ? En tout cas elle n'est pas dans la tradition habituelle. Le prophète Elie fut emporté au ciel sur un char de feu. St Jean est considéré comme le plus mystique des apôtres et c'est pour cela qu'il a l'attribut de l'aigle. Le prophète est plutôt associé à St Jean le Baptiste, puisque les prophéties annonçaient le retour d'Elie pour montrer le Messie. L'artiste a-t-il confondu les deux saints Jean, dans une ignorance théologique qu'on lui pardonnera ? A-t-il volontairement voulu relier le tout ? Ou a-t-il modifié son sujet en cours de réalisation, passant d'un saint Jean Baptiste à un saint Jean Evangéliste ? Pour le savoir il faudrait passer cette oeuvre aux laboratoires scientifiques qui détermineraient les zones de repeints et les sous-couches qui mettraient en valeur peut-être un sujet primitif différent. En tout cas, cet aigle ne devrait pas porter un seau dans ce cas là, mais un parchemin ou un livre pour signifier l'Evangile.
Enfin, le troisième indice le plus sûr ici, est la coupe qu'il tient dans sa main. Elle représente la coupe de la colère de Dieu, citée dans l'Apocalypse de St Jean. Un dragon en sort, image de la perversité du monde qui doit périr dans ce retour glorieux du Christ vainqueur. Ici aussi une erreur s'est glissée, mais il est évident par la qualité de peinture, qu'il s'agit d'un repeint bien plus tardif. Le dragon a été transformé en ... petit oiseau ! Le style est bien plus naïf que le reste du tableau, les couleurs plus vives. On distingue très facilement en s'approchant une queue qui n'a rien à voir avec celle d'un oiseau, mais bien à celle d'un dragon ! Sorte de queue de serpent enroulée.
La main bénissant n'a pas de fonction particulière.

Nous venons d'étudier une oeuvre non pas à partir de son style, mais des attributs du personnage. La connaissance biblique, symbolique et artistique est souvent nécessaire à l'expertise d'un tableau, d'une sculpture ou d'un vitrail par exemple. A moins que l'artiste lui-même ait fait des erreurs (comme peut-être ici), il est normalement facile de reconnaître le sujet uniquement aux attributs associés. Ainsi, un saint Pierre aura un visage plutôt âgé, la barbe blanche, bien coupée, en rond autour du visage, les cheveux blancs aussi en tonsure, enfin deux clés en attribut. St Paul aura par contre une barbe longue et comme objet une épée, signe de son martyr. Et ainsi de suite, selon le personnage, la scène. C'est dans l'orthodoxie, dans les codes picturaux des icônes, que l'on trouve le plus de critères de reconnaissances des saints. C'est même une obligation pour conserver la tradition qui permet de reconnaître un tel ou un tel aussitôt. L'occident ne saura pas garder de telles chaînes et préfèrera créer en liberté, au risque d'être obligé d'expliquer un peu qui sont les personnages représentés.

Tableau anonyme de St Jean l'Evangéliste (XVIIe s. espagnol)

 

 


l'aigle (ou corbeau) tenant le seau

 

 

 


détail de l'oiseau qui a remplacé le dragon dont on devine la queue à l'arrière.

Patrick RANCOULE

Vous pouvez observer d'autres détails de ce tableau sur le site http://anticart.net/stjean.htm qui a présenté et vendu cette oeuvre. Tous droits réservés sur les images.

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