UN
SAINT JEAN QUI POSE PROBLEMES
Ce n'est ni une
toile, ni du bois qui servent de support à cette oeuvre du
XVIIe espagnol. L'auteur, inconnu, a peint son sujet sur du cuir
qui fut, au début ou ultérieurement, gravé
à chaud pour faire une décoration légèrement
en relief sur le fond.
Nous ne sommes plus au temps de Giotto
qui inventait en Italie ce second plan de paysage que l'on ne connaissait
pas encore dans la peinture médiévale du XIIIe s.
Pourtant ici, le sujet religieux se veut "archaïque"
et la représentation de la nature par l'herbe ou les arbres
est volontairement naïve, simplifiée, chaque élément
est traité à l'unité, le brin d'herbe est signifié
comme le ferait un enfant, dans le style XIIIe ou XIVe siècle.
L'apôtre saint Jean, l'évangéliste, se reconnaît
par différentes choses. La plus évidente se trouve
en haut du tableau, de chaque côté du personnage. Le
nom est écrit en espagnol. "S" pour saint, JVAN
EBANG(e)L(i)STA (le "e" et le "i" ont été
omis comme cela se faisait beaucoup au moyen-age mais aussi au XVIIe
siècle, abréviations qui parfois demandent à
être initié pour les connaître) pour Jean l'Evangéliste.
Le "V" de Juan est marqué à la romaine pour
remplacer le "u". Le "B" d'Ebangelista provient
de la prononciation "b" pour le "v" espagnol,
ce qui dénote une mauvaise connaissance de la langue et de
sa transcription. Est-ce une écriture de l'époque
comme on pouvait le faire en France pour le français aussi
? Une étude plus poussée pourrait éclaircir
ce premier point linguistique.
Trois autres aspects ou attributs permettent de reconnaître
saint Jean facilement.
Tout d'abord, son visage est celui d'un jeune homme. Or, parmi les
apôtres, il est le seul représenté ainsi, sans
barbe, d'après la tradition il serait mort vers l'an 100
de notre ère, il était donc alors assez jeune au temps
du Christ vers l'an 30. Les orthodoxes préfèreront
le voir dans sa vieillesse, lorsqu'il rédigeait son évangile
et l'Apocalypse, en exil sur l'île de Patmos.
Deuxième attribut plus clair encore : l'aigle. La tradition
donne à chaque évangéliste un symbole. St Matthieu
: l'homme (ou l'ange), St Marc : le lion, St Luc : le taureau, St
Jean : l'aigle. Dans cette représentation de St Jean, l'aigle
se blottit contre le saint pour montrer qu'il y est associé.
Le problème ici est que cet aigle porte dans son bec un seau.
Que viens donc faire cet objet ici, qui ne correspond à rien
dans la tradition. On pourrait le rapprocher davantage du prophète
Elie, nourrit au désert par un corbeau. En effet, cet aigle
pourrait de même être un corbeau par son plumage noir.
Faut-il y voir une comparaison entre St Jean et Elie ? En tout cas
elle n'est pas dans la tradition habituelle. Le prophète
Elie fut emporté au ciel sur un char de feu. St Jean est
considéré comme le plus mystique des apôtres
et c'est pour cela qu'il a l'attribut de l'aigle. Le prophète
est plutôt associé à St Jean le Baptiste, puisque
les prophéties annonçaient le retour d'Elie pour montrer
le Messie. L'artiste a-t-il confondu les deux saints Jean, dans
une ignorance théologique qu'on lui pardonnera ? A-t-il volontairement
voulu relier le tout ? Ou a-t-il modifié son sujet en cours
de réalisation, passant d'un saint Jean Baptiste à
un saint Jean Evangéliste ? Pour le savoir il faudrait passer
cette oeuvre aux laboratoires scientifiques qui détermineraient
les zones de repeints et les sous-couches qui mettraient en valeur
peut-être un sujet primitif différent. En tout cas,
cet aigle ne devrait pas porter un seau dans ce cas là, mais
un parchemin ou un livre pour signifier l'Evangile.
Enfin, le troisième indice le plus sûr ici, est la
coupe qu'il tient dans sa main. Elle représente la coupe
de la colère de Dieu, citée dans l'Apocalypse de St
Jean. Un dragon en sort, image de la perversité du monde
qui doit périr dans ce retour glorieux du Christ vainqueur.
Ici aussi une erreur s'est glissée, mais il est évident
par la qualité de peinture, qu'il s'agit d'un repeint bien
plus tardif. Le dragon a été transformé en
... petit oiseau ! Le style est bien plus naïf que le reste
du tableau, les couleurs plus vives. On distingue très facilement
en s'approchant une queue qui n'a rien à voir avec celle
d'un oiseau, mais bien à celle d'un dragon ! Sorte de queue
de serpent enroulée.
La main bénissant n'a pas de fonction particulière.
Nous
venons d'étudier une oeuvre non pas à partir de son
style, mais des attributs du personnage. La connaissance biblique,
symbolique et artistique est souvent nécessaire à
l'expertise d'un tableau, d'une sculpture ou d'un vitrail par exemple.
A moins que l'artiste lui-même ait fait des erreurs (comme
peut-être ici), il est normalement facile de reconnaître
le sujet uniquement aux attributs associés. Ainsi, un saint
Pierre aura un visage plutôt âgé, la barbe blanche,
bien coupée, en rond autour du visage, les cheveux blancs
aussi en tonsure, enfin deux clés en attribut. St Paul aura
par contre une barbe longue et comme objet une épée,
signe de son martyr. Et ainsi de suite, selon le personnage, la
scène. C'est dans l'orthodoxie, dans les codes picturaux
des icônes, que l'on trouve le plus de critères de
reconnaissances des saints. C'est même une obligation pour
conserver la tradition qui permet de reconnaître un tel ou
un tel aussitôt. L'occident ne saura pas garder de telles
chaînes et préfèrera créer en liberté,
au risque d'être obligé d'expliquer un peu qui sont
les personnages représentés.
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Tableau
anonyme de St Jean l'Evangéliste (XVIIe s. espagnol)

l'aigle (ou corbeau) tenant le seau

détail de l'oiseau qui a remplacé le dragon dont on
devine la queue à l'arrière.
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