L'esthétique religieuse
ou faut-il représenter le sujet religieux dans la beauté et l'esthétisme ou bien faut-il exprimer le sens théologique au risque que ce ne soit pas beau.

Le crucifix de Sishu Bahvan

Réflexion sur la création artistique dans le cadre du témoignage de foi et du sens religieux que l'on veut donner, par rapport à la nécessité de l'esthétique, du beau et à la primauté du sens qui risque de ne plus rendre l'oeuvre "esthétiquement" belle.

texte en gris déjà cité dans le journal commun, si vous l'avez lu, passez directement au texte en noir.

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C'est à Calcutta que le problème s'est soulevé. Les soeurs Missionnaires de la Charité (je dirai MC pour simplifier)m'ont demander de repeindre un crucifix dans la chapelle du Centre de Sishu Bahvan, la maison des enfants orphelins. Le but de l'opération était de mettre une couleur de peau moins blâfarde et surtout rajouter du sang !

Après avoir mis une couleur plus chaude, couleur pêche, je m'attaquais au sang. J'essayais de placer les moments de la Passion minutieusement, selon ce qu'on en connait du Saint Suaire de Turin. On ne trouve que très rarement les plaies autres que celles des mains, des pieds et du côté transpercé. Je faisais donc les blessures de la flagellation sur le dos, les cuisses, en lacérant avec une ficelle enduite de peinture rouge. Puis j'accentuais deux grosses marques aux épaules du portement de croix, et le sang qui coulait de part et d'autres. Enfin je faisais les plaies des clous, des mains et des pieds et les ruissellements de sangs retenus le long des bras et sur le pied. J'enserrai une grosse corde autour de la tête et y rajoutais le sang qui coulait d'épines invisibles, ruisselait un peu sur le visage, puis dont certaines gouttes étaient tombées sur le torse. Puis, pour finir, la plaie du côté, large et saignant beaucoup, mélée d'eau simulée par de la peinture bleu diluée.
La première fois, les soeurs me dirent de rajouter du sang !
J'en rajoutais sur les bras, sur la poitrine, sur les épaules.
A la seconde inspection, l'une d'elle fit en entrant : "oh, my God !". Vraisemblablement il y a vait un peu trop de sang ! Mais après avoir été accroché dans la chapelle, de loin, ce n'était pas trop.


dos non visible du crucifix de Sishu Bahvan
En août, les soeurs me demandent de faire une grande croix pour le Jubilé de Sishu. Je la réalise sur bois. Je met bien en valeur le sans des mains, des pieds et du côté, mais sans exagération sur le corps lui-même pour garder une certaine beauté de la croix. Les soeurs parlent sur le visage apaisé qui leur plait beaucoup, puis sur le sang du côté qui est abondant. J'ai voulu accentuer cette zone pour montrer le "fleuve mystique" qui s'écoule du côté du Corps du Christ.

retable d'Isenheim par Grünewald vers 1515

Sr Karina me dit que Mère Teresa avait eu la vision du Christ très ensanglanté et qu'elle disait toujours : encore plus, plus de sang ! sur les représentations. Je répond à Sr Karina, que du coup l'esthétisme risque d'en être amoindri. Elle me répond : pas d'esthétisme !

En rentrant, je regardais la crucifixion de Grünewald sur le retable d'Isenheim. Le Christ n'a rien de beau, ces plaies n'ont rien d'historique. Et pourtant il l'a fait !
Le corps est criblé de trous, comme si on l'avait jeter dans une énorme buisson d'épines. Le pagne, déchiqueté comme le corps, fait froid dans le dos ...on imagine la douleur, on sent chacune de ces pointes qui ont causées ces blessures sur le corps. Douleur terrible rien que de le voir ! Il parait que les malades de l'hôpital, en voyant ces plaies, s'identifiaient à elles, ils portaient les mêmes genres de pustules et qui les conduisaient à la mort rapidement. Rien de beau ou d'esthétique là-dedans, pas même historique.

détail du pagne du Christ du retable d'Isenheim
Deux courants s'opposent lors de la réalisation de telles oeuvres : faire de l'art, une oeuvre qui soit belle, agréable à regarder, à vénérer, même si elle est souffrante. De l'autre, exprimer réellement la scène, entrer dans la souffrance, la signifier, la rendre palpable, ne pas hésiter à montrer ce qu'il y réellement. Et parfois les deux semblent ne pas pouvoir complètement se compléter. Ou tout l'un ou tout l'autre, au détriment de l'autre.
" Ce n’est ni dans la beauté des couleurs, ni dans celle du coup de pinceau, que réside la grandeur de cette image, mais dans ma grâce. " disait Jésus à Ste Faustine, désolée devant la peinture du Christ Miséricordieux qu'elle avait fait peindre.

Tant pis si ce n'est pas aussi beau qu'on le voudrait, tant pis si c'est un peu trop naïf, ce n'est pas fait pour être exposé dans un musée, mais avant tout pour servir à la vénération des fidèles et leur enseigner un message, un mystère de foi. Si l'art arrive à s'infiltrer malgré tout, tant mieux, mais jamais au détriment du message. De l'art ou de la bondieuserie ? Le plus difficile est de lier les deux, c'est pourtant le but, Grünewald l'a prouvé, on peut le faire, mais à quel prix et quel talent !!!

le 08 septembre 2005

 

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croix réalisée pour le Jubilé de Sishu