LA GARE
Service des pauvres à la gare d'Howrah
jeune mendiant sur le pont d'Howrah

Description : Nouvelle vie et organisation pour le service des pauvres à la gare.

texte en gris déjà cité dans le journal commun, si vous l'avez lu, passez directement au texte en noir.

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LA GARE

Société secrète (il ne faut pas en parler !!!), mais quelques anecdotes personnelles de mon quotidien.

Partis 20 jours à Varanasi (voir article), la coupure à fait bouger les choses et le retour mi-septembre à été différent.
Je reprenais une semaine la gare avec l'équipe, mais l'ambiance était tendue. Frictions, problème avec les horaires, une façon de gérer le service qui ne me convenait plus. Ne pas s'occuper des enfants dans la gare, ne pas s'arrêter pour parler un moment avec les gens à qui nous donnons à manger, pas le temps, pas le temps ! L'organisation en place se comprend, car il faut porter des patients dans les centres avant midi pour que les soeurs les acceptent. Il faut donc avoir fini tous les circuits à 10h30 maximum.
Mais je ne suis pas là pour gérer une entreprise ou rentabiliser le temps. D'ailleurs l'expression "on travaille à la gare" ne me plaît guère. Servir des pauvres, passer du temps avec eux, est-ce un travail ? Est-ce que la mère au foyer qui prépare à manger dit à son mari : je vais travailler ? Est-ce que raconter une histoire aux enfants avant de dormir est un travail ? Ces gestes ont la valeur d'un travail mais n'ont pas la même intention. Servir les pauvres n'est pas un travail rémunérateur, il néscessite de l'organisation pour le faire comme il faut mais l'attention et l'amour priment par dessus tout.
J'ai donc décidé de faire seul la même chose, avec mes moyens (financiers et physiques), même si cela reste petit, limité, moins performant, plus exigeant aussi pour moi car je n'ai plus de structure qui m'oblige à aller à la gare. Pour ne pas géner ou concurencer l'équipe en place, j'y vais l'après-midi. Les besoins sont les mêmes et le maigre repas du matin trouve un complément le soir. Le temps et l'étendu du territoire à couvrir ne me dérangent pas, mais donner un peu à manger représente un gros investissement en argent. Encore avec peu d'expérience seul, l'autre jour j'ai fait huit quais en 1h30. Certains étaient étonnés de me voir là l'aprés-midi, d'autres me remerciaient de ce petit samosa et d'avoir pensé à eux. Enfin, un autre m'a fait la réflexion : c'est tout ? Comme si on pouvait considérer un samosa comme un repas. C'est sur, je suis désolé et profondément mal à l'aise de ne donner que ce samosa. Mais je garde les autres pour des plus nécessiteux sur d'autres quais. Peut-être me faudrait-il envisager deux samosas, ça représente 3 roupies. C'est rien me direz-vous. Mais multiplié par 50, 100 personnes par jour, le mois se monte vite à 9000 roupies, ce qui fait 155 €uros. Je sais, en France ce n'est rien comme somme, mais si vous les avez en trop faites-moi signe, Western-Union c'est tres bien et rapide pour envoyer de l'argent !
Donc, nouvelle étape, nouvelles expériences, séparation avec les soeurs MC et de la structure "volontaires". Je ne dis pas que je n'irai pas donner un coup de main s'il y a besoin, je fréquente toujours Mother House le week end, ça me fait la sortie à Sudder Street et une nuit à l'hôtel à 100 Rs.

Les pauvres sont de différentes sortes. Il y a ceux qui mendient et ce ne sont en général pas eux les plus démunis. Il y a ceux qui ne bougent presque pas de leur place et ils deviennent les incontournables de chaque jour. Il y a enfin les "itinérants", ceux qui bougent tous les jours, une fois sur un quai, un autre à l'extérieur de la gare, parfois plus loin. Il y a ceux qui prennent le premier train qui passe pour aller on ne sait trop où ni comment. Ils n'ont pas de billets et au prochain contrôle ils descendront dans un coin perdu de l'Inde peut-être. Faut-il donner à celui-ci ? Et pourquoi pas plus à celui-là ? As-t-il vraiment besoin ? Qu'est ce que j'en sais ? Les observer de loin permet parfois de voir leurs habitudes. Tel celui-ci qui cherche dans les restes des plats des restaurants quelque chose à manger. En général il fait aussi les tas d'ordures et fouille les sacs plastiques qui contiennent un fond de dal (lentilles) ou des bouts de poulets ou de poissons mal nettoyés. Ceux-là ont besoin de manger et leur donner un peu de nourriture qui ne sort pas d'une poubelle est certainement une bonne action. Il est difficile de donner aux femmes avec des enfants, aux vieilles femmes veuves en sari blanc, aux hommes qui ramassent les plastiques dans les tas d'ordures, aux enfants et adolescents qui récoltent les bouteilles d'eau dans les trains. Sont-ils moins pauvres ? Non, mais il existe des structures d'acceuil pour les enfants, pour les femmes et les "travailleurs" de quelques roupies gagnent de quoi s'acheter un plat de riz et de dal. Que faire ? On ne peux pas donner à tous, ce n'est pas possible. De plus certains n'ont vraiment pas besoin d'aide et ils font davantage un "métier de mendiant" car à côté ils gagnent quelques roupies, ils se débrouillent pour avoir l'essentiel. Il faut donc privilégier les "plus pauvres parmi les pauvres", et ce n'est pas toujours facile. Je donne à ce pauvre parce qu'il est habillé de vêtements sales et noirs, tout autant que lui, les cheveux en vrac et gras. Il n'est pourtant pas mal en point, il semble bien se porter, donc manger à sa faim tous les jours. Pourtant je vais lui donner parce qu'il est là tous les jours, il ne fait rien, il attend qu'on lui donne. Son habit le désigne comme pauvre. Nous ne devrions pas hésiter, pourtant que faire lorsqu'on voit le vrai pauvre, celui qui se cache, qui vous regarde de ses yeux tristes et implorant, mais qui ne se permettra pas de vous appeler pour avoir quelque chose, qui est maigre et a du mal à se bouger, sale non pas de manque d'entretien mais parce qu'il traîne depuis plusieurs mois de gare en gare, de place en place ? Du coup, le premier semble un imposteur, celui qui a fait de sa vie une vie pauvre, qui ne cherche pas à s'en sortir puisqu'il a un minimum vital ici.
C'est donc tous les jours un combat pour savoir ce qui est juste et bon de faire, dans le moment présent, en essayant de ne pas trop se tromper, de faire au mieux. De toute façon notre conscience est bonne car ils ont tous besoin de quelque chose. C'est juste en pensant au plus pauvre, celui que nous n'avons pas vu, qui est dans un endroit où nous ne sommes pas allé, ou pire celui dont nous avons estimé qu'il n'avait besoin de rien.
Les enfants vivent en bande dans la gare et ils sont assez nombreux. On les voit s'accrocher aux trains qui arrivent pour récupérer le plus vite possible des bouteilles d'eau qu'ils revendent 1 Rps. Garçons, filles, petits enfants de 5 ou 6 ans et ados de 15 ou 16 ans. Ils se sont constitués une sorte de vie sociale, avec ses rêgles, ses lois et ses rituels. Ils se retrouvent pour manger un dal qu'ils ont acheté, partagent volontier. Quelques enfants solitaires font de même mais on les sent plus mal en point, isolés. La loi du plus fort, comme dans toute société humaine, est de rigueur et les bagarres dites "amicales" font pas mal de dégats. Le réflexe est d'aller sur la voie prendre un cailloux et de s'en servir d'arme. Le balast est une pierre noire très dure et qui se casse un peu comme du silex. Les bords sont très aiguisés et nombreux sont les ados qui portent sur la poitrine de grandes cicatrices comme des coups de rasoirs. Simple bagarre amicale ! Les enfants dorment à même le quai, dans un endroit où ils auront la paix. Un peu comme des animaux qui disparaissent la nuit pour aller dormir dans quelque endroit isolé.
Peu d'animaux d'ailleurs dans la gare d'Howrah. Vous direz que cela est normal, mais en Inde la gare est ouverte à tous. Lorsqu'on s'éloigne un peu des quais on voit des chiens, des chèvres, des cochons noirs, j'y ai vu un grand singe comme à Bénarès. A Bénarès justement on voit pas mal de vaches remontant les voies. Qu'est-ce qui se passe quand un train arrive ? En pleine gare, sous le quai principal, sur la voie, toutes les heures environ, une vache passait, broutant les ordures jetées des quais. C'est folklorique !
Calcutta semble être vraiment une ville à part en Inde, car je n'ai pas vu de pauvres comme ça dans les autres endroits. En gare de Bénarès il y a quelques mendiants mais ce ne sont pas ceux d'Howrah qui meurent de faim ou blessés.
Ce qui est le plus terrible ce n'est pas tant leur misère mais leurs plaies. La moindre égratignure, une petite blessure au pied, un accrochage avec un taxi ou un marche-pied de train, et c'est l'infection aussitôt. La plaie se creuse aux longs des jours, formant un trou. Mouches, vers et vous imaginez la suite. Les gens mettent un bout de papier sur la plaie ou un pansement fait de feuilles et de terre. Tout bandage fait avec un bout de tissus sale est suspect, encore plus quand ils refusent qu'on voit leur pied ou leur main caché sous un sari ou un vêtement. A croire qu'ils ont honte, ou qu'ils ont peur qu'on leur fasse mal. Pour eux l'horreur est dans leur chair, ils ne veulent pas qu'on en rajoute par la douleur. Il faut donc insister, essayer de les persuader de nettoyer un peu ce qui ne peut qu'empirer.
Je pourrai continuer bien longtemps mais je vous laisserai aujourd'hui avec ses simples mots :
"Etre charitable, ce n'est pas seulement donner, c'est être blessé de la blessure de l'autre."
(Abbé Pierre)

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