DES OMBRES
Les pauvres de la rue, des ombres qui se confondent avec le sol.

mendiante dans la rue à Kalighat

Description : Rencontres avec les pauvres de la rue.

texte en gris déjà cité dans le journal commun, si vous l'avez lu, passez directement au texte en noir.

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DES OMBRES QUI SE CONFONDENT AVEC LE SOL

Combien sont-ils ? Combien nous ne voyons pas ? Ils sont assis par terre, au même niveau des ordures et de la boue, au point que parfois on ne les voient pas tant ils font parti de leur environnement.

Cette fois-ci, je découvre davantage ce qu'est la vie quotidienne de ces gens que nous cotoyons dans les centres. Dans la rue, ils sont différents, ils sont dans leur vie "normale" et quotidienne. Nous leur apportons une visite, quelques mots en hindi ou bengali, un peu à manger, peut-être le seul repas du jour, nous regardons s'ils n'ont pas une blessure, une plaie à soigner. Ils sont de hommes, des femmes, des vieillards, des enfants ou des ados. On va éviter les enfants car d'autres associations s'en occupent, telles qu'Ashalayam (Don Bosco), la crainte d'être pris aussi pour des gens qui essayent d'abuser de ces gosses, ce qui arrive si fréquemment ici. Pourtant ces enfants ont tant besoin de contacts : ils nous montrent leur petites plaies fermées depuis longtemps, juste pour qu'on s'occupe d'eux. Mais parfois les blessures sont profondes, récentes, vraiment pas belles. Alors on prend un moment avec eux, tout en essayant de les dissuader de renifler leur mouchoir ou leur tissus plein de colle. En vain mais il faut toujours essayer ...
Les gens de la rue, ceux qu'on appelle si communément les "pauvres", et on pourrait même dire les "plus pauvres parmi les pauvres" en reprenant une expression de Mère Teresa, ces "ombres qui se confondent avec le sol, avec le tas de détritus, avec l'environnement où ils sont assis, accroupis", ils sont anonymes, ils sont sans nom, sans maison, sans nourriture et sans vêtements parfois, juste une vieille toile de jute crasseuse, n'ayant ni couleur ni texture tant elle est raide et pourrie de saleté. On ne sait plus comment les appeler, et pourtant on sent qu'ils sont encore de ceux qu'on appelle "les hommes". Dés qu'on les aprivoise un peu, qu'on les voit tous les jours, qu'on reste un peu avec eux, ils ouvrent leur humanité à nos pauvres rencontres, ils parlent, racontent, expriment leurs peines, leurs révoltes, leurs joies, leurs sourires. Un jour ce sera une bête appeurée, un autre ce sera une créature méfiante, les yeux grands ouverts, s'étonnant de notre attention. Le jour suivant ce sera une grand sourire, une vénération en nous touchant les pieds, puis le lendemain ce sera de nouveau l'enfermement, l'autisme, le replis sur lui-même, la peur, l'angoisse.

Non, il n'y a pas d'avenir prévu, pas de grands projets, si ce n'est d'essayer d'être là demain, de les suivre un peu dans leur vie, leur apporter un minimum même si ça ne changera rien à leur état. On pourrait aussi s'occuper des enfants, de l'école, d'une réinsertion, d'un programme social, d'un internement dans un hôpital psychiatrique pour certains ... mais nous n'avons ni les moyens, ni le temps de le faire. Et puis, après tout, en sont-ils là ? Parler de logement (et où ?) à quelqu'un qui n'a rien à manger, qui ne vit que d'un sac de jute même pas attaché, quelqu'un qui vit couché sur un quai de gare, sur un trottoir ou dans une buse cassée au milieu d'un dépotoir, est-ce la priorité ? Descendre plus bas, encore plus bas, toujours plus loin, au point de se fondre avec les détritus, au point de faire partie d'eux, de disparaître en eux. Ils en sont là et cela paraît inimaginable à nos pauvres consciences occidentales. Ils n'ont plus le courage ni la force de se lever, se mettre debout, physiquement mais surtout psychiquement. Dormir, manger ce qu'on a trouvé dans les ordures, dormir encore, parfois ne plus avoir le courage d'aller faire ses besoins, et bien plus souvent ne plus avoir le courage d'aller à la rivière se laver. J'ai donné des vêtements à plusieurs, mais peu les ont gardés, ils ont remis leur bout de tissus noir de crasse. Ils ont vendu le pantalon ? Pas sûr ! Dans le centre ville, ce sont des mendiants de profession, en famille, avec leur abris de plastique, mais qui gèrent le moindre bien pour le revendre, s'acheter de l'alcool, de la drogue, etc... Ceux que je côtoient tous les jours n'en sont plus là. Ils sont des dizaines, des centaines à changer tous les jours de vêtements, non pas par propreté, mais parce qu'ils ont trouvé un nouveau pantalon, un tee-shirt. Celui d'hier était propre et convenable, tant pis, ils l'ont jeté pour ce vieux chiffon. Les choses matérielles n'ont plus d'importance, plus rien n'a de valeur, de toute façon leur vie ne compte plus pour personne, même plus pour eux. La peur de la maladie, de la blessure, des policiers, l'angoisse de la mort, du pire, ils vivent dans l'instant, dans ce qui est et non dans ce qui pourrait arriver. Chaque minute peut déboucher sur une joie comme sur un enfer.
Nos misères sont alors bien loin d'eux, les soucis d'argent, les affaires politiques, les petites maladies, ... sont si dérisoires qu'on n'y pense pas, qu'elles seraient un blasphème devant tant d'humanité réelle qui ne demande qu'à exister, si peu, même pour pouvoir juste dire en silence : "merci d'avoir vu que j'étais là".

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