
Raj
Kumar, Sunil au centre et le père de Vijay à droite,
devant le tea-shop
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Les anciens de Calcutta connaissent
tous SUNIL, petit jeune de 12 ans qui servait le chaï
dans Sudder Street à le tea-shop (petit boui-boui qui vend
du thé indien, thé au lait aromatisé à
la cardamone) de la famille de Vijay, Anil, etc... Sunil ne fait pas
partie de leur famille, mais habite dans un village voisin dans le
Bihar (au nord de Patna, près de Ajipur). Sunil est analphabète,
ne sait ni lire ni écrire comme je l'ai découvert en
lui demandant de m'écrire son nom. C'est pour ça que
j'ai longtemps cru qu'il s'appelait "Sulin". Dés
le premier soir où je suis arrivé à Calcutta
en octobre 2004, il est venu m'offrir un chaï comme il savait
le faire avec les touristes de Sudder Street. C'était l'époque
où le tea-shop marchait "du feu de Dieu" et que tout
le monde faisait un détour pour un chaï chez Sunil avec
Vijay. Tout cela a bien changé depuis !) Nous nous sommes pris
d'amitié très vite avec Sunil et j'aimais aller prendre
mon pancake-banana le jeudi matin pour le petit déjeuner. Tous
les jours je le voyais et malgré son côté pré-ado
et timide, il m'aimait bien.
Sunil travaillait avec un autre jeune plus âgé, Raj Kumar
(qu'on appelait du surnom de "Bourria" qui veut dire vieille
femme en hindi). Tous les deux me demandaient de les conduire à
Babou Ghat sur le bord de l'Hoogly le soir. J'hésitais à
partir seul en pleine nuit avec deux jeunes dans des quartiers un
peu désertiques, au-delà du Maidan, mal fréquenté
la nuit. Les jours précédents, il y avait eu la fête
de Durga-Puja, la plus grande fête du bengale où l'on
jette les milliers de statues en terre de Durga à l'eau. Mais
ces soirs là, la fête était terminée et
je pense qu'il n'était pas bon de s'aventurer dans ces coins-là.
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Dommage que nous n'ayons pas trouvé d'autres choses à faire
ensemble. Je décide de l'amener au cinéma avec Vijay pour
voir un vieux film d'épopée indienne, remixé et colorisé.
J'ai pas tout compris, mais eux ça leur a plu !
Comme à leur habitude, les indiens portent pantalon et tee-shirt
jusqu'à ce qu'ils soient noirs de saleté. Un jour je demande
à Sunil de me conduire à New Market pour m'aider à
chercher des tee-shirts sympas. N'ayant rien trouvé, nous rentrons
bredouilles. Le soir, Sunil me demande si j'ai trouvé quelque chose,
et je lui réponds que non. Il me fait signe son tee-shirt orange
et me demande si je le veux.
Etonné, je ne sais pas quoi dire (c'est taille 12 ans aussi !).
Vijay lui demande pourquoi il veut faire ça. Sunil répond
timidement en regardant ailleurs : parce qu'il est comme mon père
! Vijay rectifie et moi aussi, juste son ami. Sunil enlève son
tee-shirt et me le donne. Je ne peux que l'accepter et je le mets (voir
photo en haut). Malgré de nombreux lavages, je n'ai pas réussi
à le nettoyer correctement, mais en France les lessives en sont
venues à bout, c'est ma fille qui le met : c'est le tee-shirt de
Sunil ! dit-elle fièrement.
C'est
le dernier soir que Vijay a commencé à entrer en conversation
avec moi, je ne le connaissais que vaguement. C'est là qu'il
m'expliqua que Sunil était bien plus pauvre que leur famille,
que son père ne l'aimait pas et le disputait tout le temps.
Sunil était là pour ramasser un peu d'argent pour la
famille, son père boit et ne travaille pas.
Le dernier soir, je m'aperçut que Sunil dormait sur le comptoir
de la boutique.
Vijay m'avait demandé s'il n'était pas possible de le
ramener en France. Difficile entreprise, papiers, autorisations, et
puis, était-ce bien pour lui, ici il était finalement
si heureux malgré sa famille et sa pauvreté. Toujours
la même question concernant ces pauvres, où seraient-ils
le mieux ?
Je quittais donc Sunil, la larme à l'oeil, en lui disant que
je reviendrais pour lui bientôt. Départ le 03 décembre
2004. |

Sunil
s'installe pour la nuit |
Je
retourne à Calcutta en Avril 2005. Sunil est repartis dans son
village. J'ai eu quelques nouvelles et des photos par Blandine et Alix
qui étaient encore là-bas pour quelques mois de plus. Anil,
cousin de Vijay, me propose d'aller dans son village dans le Bihar. Départ
précipité, je le suis, vivant à l'indienne, classe
minimum dans le train (bancs en bois pendant 12 heures), dormir par terre
sur la terrasse de la maison, pompe à eau dans la cour pour se
laver devant tout le village, ...etc. Un jour, nous allons voir Sunil
dans sa maison. Nous le trouvons alité depuis 2 mois, sous une
petite case en paille au-dessus de son lit, à l'extérieur
de la maison. Femmes et enfants sont autour de lui, attroupement car un
étranger vient le voir. Son père nous accompagne. Sunil
est recouvert d'un linge blanc lui couvrant le corps. On le fait se lever
et s'asseoir, on lui met le linge en partie sur la tête.Il
est sans expression, le regard fixe, il ne parle pas. Il me regarde. On
lui dit de me dire bonjour. Il sort sa main droite de sous le linge et
me la tend. Elle est légèrement brûlée. On
lui découvre les épaules pour me montrer les cicatrices.
Anil me traduit en anglais que lors d'une dispute avec son père,
Sunil est allé se verser dessus de l'essence et y a mis le feu.
Son visage n'est pas touché mais tout le buste est tendu comme
un ballon qu'on étire et qui se frippe ou comme un fruit qui s'est
desséché. Je ne reste que quelques minutes auprès
de lui, c'est très difficile de rester là, le choc est terrible,
si soudain. Je pensais le retrouver heureux, courant, avide de me montrer
sa maison. Nous retournons sur la terrasse d'une maison en dur qui sert
un peu de maison commune dans le village en bord de route. On m'offre
du thé. Je laisse 4000 Roupies pour Sunil, tout ce que j'ai sur
moi. La mère arrive en pleurs, on me conseille de lui laisser l'argent,
on ne sait pas ce que le père peut en faire ...
Je ne reverrai pas Sunil, une histoire d'agression sur Anil pour me soutirer
de l'argent viendra compliquer mon séjour. J'aurais pourtant aimé
revenir voir Sunil et rester à ses côtés plus longtemps.

Sunil
et Raj Kumar |
De
retour à Calcutta en juillet 2005, Ram, frère d'Anil,
et son fils Dipack, me disent que Sunil va mieux, et qu'il doit revenir
à Calcutta en novembre. Faut-il les croire, ont-ils eu vraiment
des nouvelles ? Les indiens aiment inventer des histoires pour se
rendre intéressants ou pour montrer qu'ils se soucient de nous.
Je verrai bien.
Sunil est un garçon formidable qui mérite de sortir
de sa misère ... et peut-être de sa famille aussi où
il est mal aimé. Que faire pour lui ? Rien pour l'instant,
prier pour lui pour ceux qui peuvent. S'il retourne à Calcutta,
j'aimerai le prendre avec moi durant le temps que je serai là-bas,
mais nous verrons bien ce qui est le plus juste et bon pour lui. |
Voilà,
j'espère que ce récit aura pu vous donner des nouvelles
sur qui est Sunil, sur ce qu'il devient. L'Inde est un pays très
dur, dans sa culture, sa population, ses traditions, sa vie, et j'en fait
régulièrement l'expérience en les côtoyant.
Pourquoi aller chercher les pauvres aussi loin, alors qu'il y a tant à
faire chez nous ? Leur misère est si grande, sous tous les aspects,
que les nôtres sont si ridicules qu'elles révoltent. Si vous
saviez ce qu'ils endurent tous les jours ... Mais chacun sa vocation,
son appel, il y a de vraies pauvretés aussi en France, que ceux
qui peuvent agir le fassent, c'est nécessaire, c'est vital.
Petit poème écrit à Baghwanpur- Karhari sur la région,
puis sur Sunil (j'ai mis 5 jours pour l'écrire) :
"J'ai marché au jardin d'Eden, pu contempler les étoiles
de l'Inde, me reposer à la flamme de cette lampe à pétrole,
lueur douce dans un paradis où jadis un saint*
à marché.
Au coeur de ce jardin de Dieu, j'ai rencontré ce mal qui y est
demeuré, détruisant l'homme au sein de sa pauvreté,
au coeur de sa chair, au profond de son âme. Cet enfant sacrifié
dans ce monde où la lumière et les ténèbres
se mêlent, Sunil mon ami est l'étoile qui repose, sans un
mot, juste une main tendue, un regard fixe qui pleure sans demander rien
ou en tout cas sans le montrer dans sa pudeur. Sunil reste avec nous,
sois dans la lumière.
"Tara**" sera ton nom."
14 et 18 avril 2005
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*Bouddha
au Ve siècle avant JC à prêché et vécu
dans cette région.
**Tara : en hindi signifit étoile.
Patrick,
le 14 septembre 2005, jour de la Croix Glorieuse
Toutes
les photos de Sunil datent de l'époque où il était
à Calcutta en octobre-novembre 2004.
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Sunil
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